Un marin du Télémaque, de dos, en ciré jaune face à la mer — pêche à la coquille Saint-Jacques au large de Grandcamp-Maisy — Arnaud Chapelle
Reportage · Pêche à la coquille Saint-Jacques

Les hommes du Télémaque

Grandcamp-Maisy · Calvados · 2015-2022

Pour nous, hommes de la terre, naviguer n'est pas instinctif. Il est pourtant des hommes pour qui cet élément est indispensable.

De génération en génération, ils sont montés sur leur embarcation, bravant les dangers de l'océan, par nécessité de survie puis par choix, comme si l'eau salée était entrée dans leurs veines.

La vie moderne et l'abondance de nos étals nous ont fait oublier la difficulté du métier : les départs de nuit, le froid, la pluie et les coups de vent, la cadence de travail.

C'est l'histoire du Télémaque, coquillard du port de Grandcamp-Maisy, de son patron Jean-Baptiste Marion et de son équipage. J'ai embarqué avec eux plusieurs fois, de novembre 2015 à novembre 2022.

Le port de Grandcamp-Maisy de nuit, les chalutiers éclairés avant le départ — Arnaud Chapelle
La cabine de pilotage du Télémaque dans la nuit, écrans et radars allumés — Arnaud Chapelle

Novembre 2015 : il va falloir lui faire confiance, à cette mer

Mon corps, habitué à notre bonne vieille terre, me dit de ne pas y aller. J'ai déjà pris le bateau, certes, mais un ferry rassure davantage qu'un bateau de 15,60 m.

Il faut d'abord rejoindre le lieu de pêche : 2 h 30 de navigation. Les hommes dorment, quatre couchettes à l'avant. Je saurai plus tard pourquoi ce moment de repos est si important.

La cabine de pilotage, cinq ou six mètres carrés bourrés d'électronique, c'est le cœur du bateau. Sur les radars, la flottille se rassemble : une centaine de bateaux s'apprêtent à larguer leurs chaluts.

Ce jour-là, pêche de jour, mer clémente. Jean-Baptiste, mon capitaine d'un jour, m'a ménagé : je ne suis pas malade… ouf !

Trois hommes dans la cabine de pilotage du Télémaque, le regard vers la mer — Arnaud Chapelle
Deux marins à table dans le carré du Télémaque, en noir et blanc — Arnaud Chapelle
Les marins sous les dragues, silhouettes à contre-jour sur le pont, en noir et blanc — Télémaque, Grandcamp-Maisy — Arnaud Chapelle

Le moment de vérité

Le chalut part racler le fond à la recherche de la coquille. Trente minutes plus tard, Jean-Baptiste remonte la première drague depuis la cabine. Chacun est à sa place, tous savent exactement le rôle qu'ils ont à jouer.

Les coquilles se déversent sur le pont, avec un mélange de poissons, d'étoiles de mer et de crabes. Le bruit est fracassant. L'eau roule entre les pieds des hommes, déjà à genoux pour trier.

Il faut faire vite. Les dragues repartent à l'eau, et ils ont trente à quarante minutes pour trier, remplir les bacs, les descendre en cale et nettoyer le pont.

Trois marins en ciré jaune sur le pont, un paquet de mer jaillit par-dessus le bord — Télémaque — Arnaud Chapelle
Les pieds des marins dans l'eau et les coquilles, une caisse de tri, en noir et blanc — Arnaud Chapelle
Les marins penchés sur le tas de coquilles Saint-Jacques, en noir et blanc — Arnaud Chapelle
Vue d'en haut : les mains gantées trient les coquilles dans la caisse — pêche à la coquille Saint-Jacques — Arnaud Chapelle
Un gant orange au premier plan, un marin au tri des coquilles, la mer derrière — Télémaque — Arnaud Chapelle

Décembre 2017 : la nuit, avant la tempête

J'embarque à nouveau. Une tempête est annoncée pour le lendemain. Départ à 15 h du port de Grandcamp, direction le large de Vierville, pour une pêche de nuit.

Une heure après le départ, le bateau entre dans la danse, et moi aussi. La photo devient un sport : une main pour s'accrocher, l'autre pour déclencher. Les hommes, eux, tiennent debout comme si leur corps ne faisait qu'un avec le bateau.

La nuit tombe. Les autres bateaux deviennent des lucioles qui dansent sur la mer. Dans la cabine plongée dans le noir, seuls les instruments colorent de bleu et de rouge les visages endurcis. Dehors, la musique des coquilles qui tombent tinte comme des cymbales.

Ce soir-là, ils n'ont l'autorisation que pour trois heures de pêche, et le quota ne sera pas atteint.

Un marin assis dans la cabine de pilotage du Télémaque, lumière du large par les vitres — Arnaud Chapelle
Un moment de répit dans le carré du Télémaque, en noir et blanc — Arnaud Chapelle
Les goélands suivent le bateau au-dessus de la mer, en noir et blanc — Arnaud Chapelle

La débarque

Il faut attendre que la mer remonte : nous ne rentrerons dans le port qu'à 1 h 30. Jean-Baptiste accoste comme on gare une Twingo.

Baptiste accroche les caisses par trois, Clément les remonte sur le quai. Stéphane et Franck les pèsent et les entassent sur les palettes qui partiront à la criée.

Ils savent qu'ils ne remonteront pas sur le bateau le lendemain : la tempête s'annonce, avec des vents à 130 km/h.

La trappe de la cale vue d'en haut, caisses et cordages — Télémaque — Arnaud Chapelle
Vue d'en haut : un marin et sa caisse jaune de coquilles Saint-Jacques — Arnaud Chapelle

2020 et 2022 : de nouveau à bord

Je suis remonté à bord du Télémaque en novembre 2020, puis en novembre 2022. Le départ de nuit sur le quai, le jour qui se lève sur la mer, les dragues contre le ciel, le tri, les caisses qui descendent en cale : la cadence, elle, n'a pas changé.

Les marins boivent le café dans le carré, en noir et blanc — Télémaque, novembre 2022 — Arnaud Chapelle
Un marin lance un cordage sur le pont, la mer derrière, en noir et blanc — Arnaud Chapelle
Vue plongeante sur un marin au travail entre les dragues — Télémaque — Arnaud Chapelle
Une statuette de la Vierge dans la cabine du Télémaque, la mer par la fenêtre — Arnaud Chapelle

Derrière notre assiette

Je voudrais juste qu'on pense à eux derrière notre assiette. La qualité d'un produit a un prix : le prix du courage, le prix du travail, le prix de la pluie et du vent, le prix du roulis, le prix d'un sommeil en trompe-l'œil, le prix des marées de quatre ou cinq jours, le prix de la famille.

Merci à Virginie et Jean-Baptiste, qui se battent tous les jours pour faire reconnaître ce métier. Et à Franck, Stéphane, Clément et Baptiste, ces hommes d'exception qui entrent en mer comme on entre en religion.

Ces photos ont été exposées aux Boudeuses, à Saint-Lô, et réunies dans le livre « Les Hommes du Télémaque ».
Bateau : le Télémaque, port de Grandcamp-Maisy (Calvados)
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Arnaud Chapelle — Photographies et texte
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