Pour nous, hommes de la terre, naviguer n'est pas instinctif. Il est pourtant des hommes pour qui cet élément est indispensable.
De génération en génération, ils sont montés sur leur embarcation, bravant les dangers de l'océan, par nécessité de survie puis par choix, comme si l'eau salée était entrée dans leurs veines.
La vie moderne et l'abondance de nos étals nous ont fait oublier la difficulté du métier : les départs de nuit, le froid, la pluie et les coups de vent, la cadence de travail.
C'est l'histoire du Télémaque, coquillard du port de Grandcamp-Maisy, de son patron Jean-Baptiste Marion et de son équipage. J'ai embarqué avec eux plusieurs fois, de novembre 2015 à novembre 2022.
Novembre 2015 : il va falloir lui faire confiance, à cette mer
Mon corps, habitué à notre bonne vieille terre, me dit de ne pas y aller. J'ai déjà pris le bateau, certes, mais un ferry rassure davantage qu'un bateau de 15,60 m.
Il faut d'abord rejoindre le lieu de pêche : 2 h 30 de navigation. Les hommes dorment, quatre couchettes à l'avant. Je saurai plus tard pourquoi ce moment de repos est si important.
La cabine de pilotage, cinq ou six mètres carrés bourrés d'électronique, c'est le cœur du bateau. Sur les radars, la flottille se rassemble : une centaine de bateaux s'apprêtent à larguer leurs chaluts.
Ce jour-là, pêche de jour, mer clémente. Jean-Baptiste, mon capitaine d'un jour, m'a ménagé : je ne suis pas malade… ouf !
Le moment de vérité
Le chalut part racler le fond à la recherche de la coquille. Trente minutes plus tard, Jean-Baptiste remonte la première drague depuis la cabine. Chacun est à sa place, tous savent exactement le rôle qu'ils ont à jouer.
Les coquilles se déversent sur le pont, avec un mélange de poissons, d'étoiles de mer et de crabes. Le bruit est fracassant. L'eau roule entre les pieds des hommes, déjà à genoux pour trier.
Il faut faire vite. Les dragues repartent à l'eau, et ils ont trente à quarante minutes pour trier, remplir les bacs, les descendre en cale et nettoyer le pont.
Décembre 2017 : la nuit, avant la tempête
J'embarque à nouveau. Une tempête est annoncée pour le lendemain. Départ à 15 h du port de Grandcamp, direction le large de Vierville, pour une pêche de nuit.
Une heure après le départ, le bateau entre dans la danse, et moi aussi. La photo devient un sport : une main pour s'accrocher, l'autre pour déclencher. Les hommes, eux, tiennent debout comme si leur corps ne faisait qu'un avec le bateau.
La nuit tombe. Les autres bateaux deviennent des lucioles qui dansent sur la mer. Dans la cabine plongée dans le noir, seuls les instruments colorent de bleu et de rouge les visages endurcis. Dehors, la musique des coquilles qui tombent tinte comme des cymbales.
Ce soir-là, ils n'ont l'autorisation que pour trois heures de pêche, et le quota ne sera pas atteint.
La débarque
Il faut attendre que la mer remonte : nous ne rentrerons dans le port qu'à 1 h 30. Jean-Baptiste accoste comme on gare une Twingo.
Baptiste accroche les caisses par trois, Clément les remonte sur le quai. Stéphane et Franck les pèsent et les entassent sur les palettes qui partiront à la criée.
Ils savent qu'ils ne remonteront pas sur le bateau le lendemain : la tempête s'annonce, avec des vents à 130 km/h.
2020 et 2022 : de nouveau à bord
Je suis remonté à bord du Télémaque en novembre 2020, puis en novembre 2022. Le départ de nuit sur le quai, le jour qui se lève sur la mer, les dragues contre le ciel, le tri, les caisses qui descendent en cale : la cadence, elle, n'a pas changé.
Derrière notre assiette
Je voudrais juste qu'on pense à eux derrière notre assiette. La qualité d'un produit a un prix : le prix du courage, le prix du travail, le prix de la pluie et du vent, le prix du roulis, le prix d'un sommeil en trompe-l'œil, le prix des marées de quatre ou cinq jours, le prix de la famille.
Merci à Virginie et Jean-Baptiste, qui se battent tous les jours pour faire reconnaître ce métier. Et à Franck, Stéphane, Clément et Baptiste, ces hommes d'exception qui entrent en mer comme on entre en religion.
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